dimanche 6 août 2017

La place du mort de Christophe Siébert

La place du mort

Editions : OVNI (2017)
200 pages

Résumé : De nos jours. Dans le noir.
L’important, ce n’est pas où on va. Parce que, quoiqu’il advienne, on ne va nulle part. L’important, c’est comment on y va. Et ce qu’il advient pendant ce temps-là, justement. Mais La place du mort, ce n’est pas « Après nous, le déluge ». Ce n’est pas l’eau tiède de la démission passive. C’est la cigarette du condamné. Celle qu’on brûle par les deux bouts.
Aux grands maux, les grands remèdes. Tant pis si le remède s’avère pire que le mal. Tant pis s’il a goût d’essence, dès lors qu’il reste une allumette pour cracher du feu. La place du mort, c’est quand les victimes décident de se faire juges, jurés et bourreaux. Et quand la charité bien désordonnée commence par soi-même, elle se transforme en arme de destruction massive.
Mais ne croyez pas qu’il ne s’agisse que de littérature. Ce serait à la fois trop facile et faux. Parce que la littérature façon Christophe Siébert, ce n’est jamais « que » de la littérature.
Oubliez Bonnie and Clyde. Oubliez Sid and Nancy.
Voici vos nouveaux amis. Ils s’appellent Blandine et Sammy.
Vous n’allez pas en revenir. Au sens propre, sale et figuré.

Chronique

Christophe Siébert ne facilite pas les choses à ses lecteurs. Peut-on dire qu’on aime « la place du mort » ? Peut-on en conseiller la lecture ? Tout comme Blandine, cet auteur ne s’embarrasse pas du regard des autres, il ne craint pas ce qu’on pourrait penser ou ressentir avec cette lecture. Au contraire, il confronte et il provoque les réactions. Et nous, lecteurs, sommes-nous capables de dépasser la moralité pour apprécier une lecture tout sauf morale ?

La place du mort, c'est un road trip (trip-es- pouvant être pris dans tous les sens du terme) halluciné, où le voyage ne se déroule pas à travers des beaux paysages, mais dans les champs de ruine de l’existence, toujours à fond, sans jamais freiner et sans retour en arrière. Sans GPS et sans direction. La place du mort, c’est un mélange entre du Virginie Despentes et tueurs nés, mais en bien plus trash. Et pourtant, Artikel Unbekannt touche un point essentiel dans la préface du livre, qui permet d’aborder le récit d’une autre manière : la notion de beauté fragile. Blandine et Sammy refusent l’existence telle qu’on la leur présente, mais cela ne les empêche pas de vivre. Cela ne les empêche pas de trouver le bonheur, même si celui-ci ne correspond pas à l’idée que nous, connards de morts-vivants, peuvent s’en faire. Est-ce que cela le rend moins valable ? Moins beau ? Alors, la pornographie omniprésente se transforme en un acte d’amour et c’est difficile de savoir qu’en penser. C’est en tout cas difficile de juger ou de condamner.

Comme je le disais, Christophe Siébert ne nous facilite pas la tâche. Il ne cache rien, il expose tout, et à travers son écriture presque poétique, imprimée d’un rythme particulier, on suit les pensées de Blandine, sa vie, son histoire, ainsi que celle de Sammy. Un passage m’a marquée : celui où Blandine vend son corps pour acheter à manger, au début de sa rencontre avec Sammy et commente la scène en précisant qu’elle ne la rendra pas moins sordide que ce qu’elle est, malgré l’envie évidente du type de ne pas se confronter de manière aussi brutale à ses propres actions. Je trouve que ce passage résume bien le livre : Christophe Siébert ne rend pas moins sordide ce qui s’y passe, il nous oblige à nous y confronter de la manière la plus brutale possible. Il brise nos fantasmes de road trip sous les étoiles, de liberté et d’amour passionnel. On a tous (ou presque) rêvé de tout quitter, de partir sur les routes et de vivre sans contrainte. Mais sans contrainte, ça n’existe pas, et l’épopée sanglante de Blandine et Sammy est beaucoup moins romantique que celle de Bonnie and Clyde. C'est sordide, donc. Et pourtant, c'est quand même beau, et c’est ça qui est fort.

L’objectif de Blandine n’a jamais été de vivre éternellement, ce qui serait parfaitement illusoire. Elle, elle voulait vivre fort, intensément, et c’est réussi. Elle trouve un équilibre fragile, qui ne peut qu’être brisé, qui n’a d’ailleurs de sens que s’il l’est.
Est-ce que j’ai aimé « la place du mort » ? Eh bien oui.


dimanche 16 juillet 2017

Le dernier Vodianoï de Julien Heylbroeck

Le dernier Vodianoï

Editions : OVNI (2015)
416 pages

Résumé : URSS, 1937.
Au cœur de cette jeune Union Soviétique, dirigée d'une main de fer par Staline, les créatures du folklore, les fées et les gobelins existent bien au-delà des légendes slaves.
Dans le but de débarrasser l'Humanité de ces créatures rétrogrades, une agence secrète, la Komspetssov, est chargée de les traquer et de mettre la main sur Bouïane, leur dernière cité mythique. Ilya Krasnov est l'un de ces liquidateurs. Un des meilleurs. Mais il va vite découvrir que la situation n'est pas aussi limpide que le prétend la propagande. Une terrible révélation va finir de bousculer son système de valeurs, et même modifier à jamais son existence et bien plus encore...
Revisitez tout un pan de l'Histoire soviétique à travers ce conte moderne, entre réalité et merveilleux, où les figures de Tesla, Baba-Yaga et Staline côtoient un bestiaire dépaysant.
Des échos de del Toro, Miéville et Ptouchko résonnent parfois dans ce cadre inhabituel, faisant de ce roman fantastico-soviétique un véritable OVNI.

Chronique

Ce qui frappe, dans ce roman, et qui constitue incontestablement son point fort, c'est le contexte développé par l’auteur. Le dernier Vodianoï se déroule dans l’URSS de Staline, au sein d’une organisation chargée d’éradiquer les créatures de l’ancien temps, celles des mythes et légendes, afin de permettre aux Hommes d’entrer dans l’ère de la modernité. Mêler un cadre historique à du fantastique, c'est audacieux. Ici, c'est parfaitement réalisé et cela se marie avec crédibilité, donnant une base bien solide au roman. C'est d’ailleurs ce que j’ai préféré dans le dernier Vodianoï : découvrir les créatures légendaires, l’époque du communisme sous Staline, et les deux mêlés. L’intrigue en elle-même suit des routes plus classiques, mais qui n’en tiennent pas moins en haleine. Il y a un tel air d’apocalypse et un tel sentiment d’être broyé dans une machine si puissante qu’il semble vain de lutter qu’on se demande une bonne partie du livre comment le personnage principal pourra s’en sortir. Mais je ne dévoilerai rien à ce sujet.

Julien Heylbroeck est très doué pour les scènes d’action, qui sont toujours dynamiques et captivantes. Mais pour moi, il manque un poil de développement dans les relations entre les personnages, ce qui a fait un peu diminuer l’enjeu dramatique. Il y a côté très « aventure », à travers un rythme soutenu qui amène à rester accroché au récit, mais qui rend aussi celui-ci un peu moins noir que ce qu’il pourrait être, considérant les événements et le contexte. Et moi, j’aime bien les trucs bien plombants. N’en reste que j’ai beaucoup apprécié ma lecture.

Pour tous ceux qui aiment les récits rythmés, se déroulant dans un contexte historique parfaitement élaboré et mêlé avec brio au fantastique, je conseille le dernier Vodianoï sans aucune hésitation.


mardi 11 juillet 2017

Seppuku de Romain d'Huissier

Seppuku

Editions : TRASH (2015)
150 pages

RésuméLe japon des samurai. Des démons aux tentacules fouisseurs souillent les lieux saints , profanent les vierges et écartèlent les paysans. Seul un homme comme Kurogane peut se dresser sur leur route et tenter de contrecarrer leurs funestes plans. Mais Kurogane est - il encore un homme ?

Chronique

Seppuku est un roman d’aventure bien ficelé, une histoire de quête et de vengeance, parsemée d’ennemis effroyables et saupoudrée de mythe et de magie. L’avantage, lorsqu’on lit du TRASH, c’est que le dénouement n’est pas connu d’avance : tout peut arriver, et surtout le pire. C’est peut-être ce qui manque habituellement dans les livres d’aventure, qui voient la plupart du temps leur héros atteindre leur but. Seppuku prend donc le meilleur de chaque genre et en fait un croisement (un peu) monstrueux mais efficace. Les héros sont attachants, le background est solide, captivant sans être démonstratif, demeurant accessible. La grande force du récit est de mêler une ambiance nippone parfaitement retranscrite à des scènes gores graphiques, de façon à ce que ces deux aspects se nourrissent mutuellement.
Un TRASH qui permet donc à la collection de démontrer une fois de plus sa diversité et l’amène dans d’autres horizons, avec toujours une écriture solide et une intrigue de bonne facture.


lundi 19 juin 2017

L'homme qui mit fin à l'histoire de Ken Liu

L'homme qui mit fin à l'histoire

Editions : Le Bélial' (collection Une Heure Lumière, 2016)
112 pages

Résumé : imaginez un procédé scientifique révolutionnaire permettant de retourner dans le passé. Une seule et unique fois par période visitée. Par une seule et unique personne. Sans aucune possibilité pour l'observateur d'interférer avec l'objet de son observation. Un procédé qui ouvre les portes de la connaissance, de la vérité, sur les périodes les plus obscures de l'histoire humaine. Plus de mensonges. Plus de secrets d'Etat. Avez-vous déjà entendu parler de l'Unité 731 ? Créée en 1932 sous mandat impérial japonais, dirigée par le lieutenant-général Shirö Shii, cette unité militaire de recherche bactériologique se livra à l'expérimentation humaine à grande échelle dans la province chinoise du Mandchoukouo, entre 1936 et 1945, provoquant la mort de près d'un demi million de personnes… Cette invention révolutionnaire va enfin permettre de savoir la vérité sur ces terribles événements, à peine reconnus en 2002 par le gouvernement japonais, et couverts pendant des années par le gouvernement américain. Quitte à mettre fin à l'Histoire…

Extraitle "monstre" vient par définition d'un autre monde, sans rapport avec le nôtre. Brandir ce terme revient à trancher les liens d'affection et d'angoisse, à affirmer notre supériorité, mais on n'apprend rien, on ne découvre rien. C'est simple et lâche. Je sais à présent qu'il faut s'identifier à un homme comme [lui] pour mesurer l'horrible souffrance qu'il a causée. Il n'y a pas de monstre. Le monstre c'est nous.


Chronique


L’homme qui mit fin à l’histoire, c’est une pure tuerie (sans mauvais jeu de mot… ou peut-être un peu quand même). J’avais découvert le massacre de Nankin avec Tokyo de Mo Hayder, voilà l’unité 731, pas moins que l’une des pires horreurs de l’histoire. Je préfère donc prévenir : même si Ken Liu ne fait jamais dans la surenchère, c’est à coup sûr un livre dur, qui marque et laisse des traces. Je connaissais vaguement l’existence de ce centre d’expérimentation humaine de la seconde guerre mondiale, en ayant entendu parler de « a philosophy of knife » que je n’avais pas eu les tripes de regarder (et c’est toujours le cas). Donc, bizarrement, par l’existence même de ce film (évoqué dans l’homme qui mit fin à l’histoire et qui est un peu à l’origine des événements s’y déroulant), j’en avais déduis que les exactions commises durant la deuxième guerre mondiale par le Japon étaient connues et admises par tous. Grave erreur, dont je me suis rendu compte à travers ce petit bijou qu’est l’homme qui mit fin à l’histoire.

Ce roman se présente sous la forme d’un documentaire, ce qui appuie d’autant plus l’aspect réaliste du texte. La science-fiction y est très légère et à la fois centrale, grâce au procédé utilisé pour « revoir » certains événements du passé. Problème : ils ne peuvent être « visionnés » qu’une fois, par une seule personne donc. Ce procédé controversé nourrit les négationnistes et la polémique.

Plus qu’une leçon d’histoire sur l’unité 731, ce livre est une leçon sur l’histoire elle-même : la façon dont elle se construit, comment elle est abordée par les historiens et le public et sur la façon dont elle peut être remise en question. Si l’unité 731 est comparé à l’Auschwitz d’Asie, le négationnisme aussi peut être mis en lien avec celui qui entoure la shoah. Je n’avais jamais compris comment celui-ci était né, de quelle manière il pouvait être soutenu par certaines personnes. Avec l’unité 731, il est d’autant plus fort qu’il n’y a eu aucun survivant pour témoigner. Tout le mécanisme du doute et de la façon dont il peut être nourri à mesure que le temps passe et que les événements s’éloignent est très bien décrit dans ce livre.
Une citation que j’aime beaucoup et qui illustre ce propos (une parmi tant d’autres, car il y a suffisamment de pépites pour être vraiment très riches dans ce roman) :
« Contre les victimes de cette atrocité, les négationnistes commettent un nouveau crime. Non seulement ils soutiennent les meurtriers et les tortionnaires, mais ils effacent et réduisent au silence les victimes du passé. Ils les tuent une fois de plus. 
Jusqu'à présent, ils avaient la tâche facile. À moins qu'on ne s'oppose avec vigueur à leur déni, les souvenirs perdaient leur netteté avec l'âge, les voix s'éteignaient dans la mort, et les négationnistes finissaient par l'emporter. Les personnes du présent devenaient les exploiteurs des morts. C'est ainsi qu'on a toujours écrit l'histoire. »

Bref, j’ai adoré. Une nouvelle « Heure Lumière » claque, collection qui parvient à aborder des sujets complexes, différents dans chaque livre, mais à chaque fois avec brio.


lundi 12 juin 2017

Pure (trilogie) de Julianna Baggott

Pure

Editions : J'ai lu (2012)
535 pages

Résumé : Depuis que les Détonations ont ravagé le monde, Pressia vit avec son grand-père dans les décombres, la cendre et le danger. Demain, elle aura 16 ans, âge où la milice vous enlève pour entraîner les plus forts ? ou achever les plus faibles. Pressia n'a plus le choix, elle doit se préparer à fuir. Au loin brille le Dôme : un lieu sécurisé et aseptisé où une petite partie de la population, les Purs, s'est réfugiée avant la catastrophe. Partridge n'a qu'une idée en tête : en sortir pour retrouver sa mère. Pour ces deux adolescents, une question se pose : comment survivre dans ce monde postapocalyptique où tout est presque mort ?


Chroniques

Tome 1

Un livre vraiment dur et effrayant d'une certaine manière. L'univers est si bien construit que je me suis imaginée sans peine notre monde devenir ainsi… les personnages sont complexes, bien développés et attachants. J'ai été secouée par cette lecture comme ça m'est rarement arrivé. Je la conseillerai à ceux qui recherchent un livre profond, sombre, et surtout pas à ceux qui s'attendent à une lecture légère. C'est un livre à la fois horrifiant et magnifique et l'écriture poétique de Julianna Baggott permet de ressentir et vivre ce monde. Un coup de coeur.


Tome 2

Au départ, il fut difficile de se remettre dedans mais par la suite, plus question de lâcher ce livre. Le gros point fort reste l'écriture absolument merveilleuse, très poétique, qui permet de s'imaginer les scènes de désolation parfaitement. J'ai aussi un coup de coeur pour les personnages tout en complexité, très bien développés, surtout pour Pressia, Bradwell et El capitan. J'ai aussi aimé l'évolution de Lyda. L'histoire est bien entendu passionnante et j'ai hâte de lire la suite ! 
J'ai tout de même une petite préférence pour le premier tome, mais c'est surtout dû à la découverte de ce monde touchant, dur mais plein d'espoir.


Tome 3

Pour cette saga, il va être difficile d'écrire un commentaire car j'ai un triste et étrange sentiment de vide maintenant que je l'ai terminée. J'ai rarement lu une trilogie, d'autant plus dans le genre dystopique, aussi consistante. Le réalisme qui l'imprègne est effrayant, mais profondément touchant. Et pas seulement un réalisme dans le monde post-apocalyptique construit, ou dans l'évolution de l'histoire, mais aussi dans les personnages, qui sont incroyablement humains. Incroyablement réels. Et c'est de les quitter qui me serre le coeur.

Je peux dire que je suis surprise par leur évolution, surtout celle de Partridge. C'est dans ce livre qu'on se rend compte qu'il sont tous, mais en particulier lui, encore des enfants. Des enfants éprouvés par la vie, certes, mais des enfants tout de même : un peu perdus, sans personne pour les guider. Alors Partridge se raccroche à ce qu'il pense être le bien, sans jamais être certain de la direction à prendre. Il est censé être un dirigeant mais est dépassé par les événements. Et je ne me suis jamais autant identifiée à lui que dans ce livre : sa solitude, sa peur, ses doutes m'ont touchée profondément.
Parallèlement, Lynda est également terriblement touchante : enceinte, enfermée à nouveau dans un monde qui lui semble factice, rejetée et abandonnée de tous, elle aussi la solitude la ronge, ainsi que les doutes. Mais elle s'accroche à ce qu'elle est devenue : une Mère, une femme forte, une battante. Tout au long du livre, la fracture entre le monde d'où elle vient et celui où elle s'est découverte (le dehors) continue de s'agrandir, creusant un fossé au-dessus duquel elle se tient en un équilibre précaire.

Je peux le dire : ces deux personnages m'ont énormément plu, alors qu'au départ, j'avais un peu plus de mal à m'attacher à eux.

Quant à El Capitan et Helmud, Pressia, Bradwell… mon coup de coeur pour eux ne s'est que confirmé. J'ai du mal à trouver les mot pour les décrire tant Julianna Baggott est parvenue à les rendre complexes. 

L'écriture est toujours aussi belle, poétique, et le monde dans lequel ils vivent (que ce soit le dôme ou le dehors) toujours aussi dur.
L'histoire évolue dans un cours logique. La fin reste ouverte, ce qui laisse place à l'espoir mais n'écarte pas l'horreur. Dans l'esprit de ce roman, cela me parait juste, cohérent.

C'est une trilogie qui m'a noué les entrailles, qui m'a compressé le coeur, qui m'a étouffée : une saga qui m'a touchée comme seulement de rares l'ont faites. Elle parle d'humanité, d'espoir, de mort, de rêves. Elle parle de réalité. C'est beau et c'est atroce. C'est humain.
C'est nécessaire.


Bloodfist de Schweinhund

Bloodfist

Editions : TRASH (2013)
150 pages

Résumé : Bloodfist traite de la notion de confrontation. Il y a des filles faciles-femmes fatales, un gourou de banlieue, des pratiques sexuelles extrêmes, et deux types souffrant - ou pas - d'hallucinations qui traînent dans les caves. Comment tout cela pourrait-il finir autrement qu'en boucherie ?
ExtraitL'homme-seringue s'entrouvre, il a une haleine de poubelle, sa langue est une aiguille qui s'insinue entre mes lèvres... Alors je serre les dents de toutes mes forces, je mords jusqu'à ce que j'entende un hurlement, je serre et serre encore... Il y a du sang dans ma bouche, je mords de plus en plus fort, mes dents tranchent quelques chose de grumeleux que je crache aussitôt dans l'égout.

Chronique

La comparaison va être étrange, mais pourquoi pas ? Après tout, c'est un livre étrange. Ce qui me vient en tête après avoir lu Bloodfist, c'est la théorie de la forme (aussi appelée Gestalt théorie). Ce livre, c'est une sorte d'entité. Chaque détail est important mais il y a une force d'évocation inhérente au livre lui-même qui relève de l'inexplicable, presque de la magie. Des images à la fois belles et dérangeantes se succèdent parfois sans « logique » mais pourtant, elles trouvent leur place juste au sein de ce récit. Celui-ci navigue entre analyse et instinct avec juste la bonne dose pour être embarqué dans ce cauchemar éveillé.
Les parties hallucinations rappellent bien évidemment du Lynch, je pense surtout au passage « théâtre » dans le bar qui m'a fortement évoqué Mulholland Drive. Certaines images sont vraiment très évocatrices (le chien dans l'eau, le passage dans la mer). 
Une autre grande force de ce roman, ce sont les personnages tout en nuances. Il n'y a pas de délimitation manichéenne. Au contraire, il n'y a justement pas de repères. On suit donc ces personnages que nous comprenons sans les comprendre, qui nous sont à la fois proches et éloignés. On est dans les pensées du personnage principal sans que celles-ci ne soient expliquées ou explicitées. Tout est ambigu dans ce roman, jusqu'à notre propre ressenti.
Ce livre est donc un ensemble, qui ne peut être réduit à une succession de détails, de mots, d'idées. Comme une mélodie, sa musique parvient à toucher, à saisir les émotions à un niveau viscéral où le sens n'a plus tellement d'importance. Bloodfist se ressent plus qu'il ne se comprend. 
Certains l'ont très justement qualifié de gore psychanalytique, philosophique... je rajouterai même que c'est un gore musical. Emotionnel.


Night Stalker de Zaroff

Night Stalker

Editions : TRASH (2014)
150 pages

RésuméCalifornie, été 1984. Une série de crimes démoniaques. Un shérif désabusé, un adjoint adepte de la branlette salée, un irlandais à la gâchette facile et un profiler ultra-brite. Le tout pendant que la pornstar Ginger Lynn s’adonne à des actes que la morale réprouve sur fond d’ACDC. Hey, Satan, j’ai payé ce que je dois…





Chronique

Encore un trash qui mérite bien son nom. 
Le découpage selon les personnages amène un rythme entraînant. Les pages tournent toutes seules. 
Certains passages sont vraiment dérangeants. Il n'y a pas de distanciation, on vit les horreurs que commet le Night Stalker en même temps que lui, ce qui provoque un certain malaise. 
Bien que le roman soit court, j'ai trouvé les personnages assez fouillés et consistants. Le shérif et le profiler sont d'ailleurs tout de suite attachants. Le maire et son neveu sont particulièrement agaçants. L'irlandais est vraiment drôle. 
Les scènes de meurtres, souvent présentées du point de vue de la nouvelle victime, m'ont fait penser dans leur construction à du James Herbert. L'ambiance, elle, m'a vraiment rappelé un livre de Shaun Hutson (come the night). D'ailleurs, on ressent vraiment bien cette Californie des années 80. 
Certaines références m'ont vraiment fait sourire (le passage avec Nécrorian, l'agent Clarice Starling). 
Le final est à la hauteur du reste du livre. Une parfaite conclusion. 
Bref, une vraie réussite. J'ai adoré !


Nuit Noire de Christophe Siébert

Nuit Noire

Editions : TRASH (2014)
150 pages

Résumé : Nuit Noire est l’histoire d’un type qui aime beaucoup sa mère et découpe des femmes en morceaux, d’un autre type qui se réveille en pleine nuit sur une route de cambrousse et peine un peu à reconstituer les événements, de leur éventuelle rencontre. Il y a là-dedans beaucoup de sang et de viande, quelques larmes, deux ou trois suicides et des tentatives mystiques légèrement foireuses. Nuit Noire est un bouquin d’horreur. Il est difficile d’affirmer, après coup, que tout ça a terminé bien ou mal.

Chronique

C'est un récit vraiment happant. On pourrait croire que la lecture serait difficile, rebutante, et à un certain niveau c'est le cas, pourtant les pages se tournent toutes seules, on ne peut s'empêcher de lire la suite. Ce qui est étrange, c'est que c'est finalement le début qui m'a le plus noué les tripes alors que ce n'est pas forcément le passage le plus gore du livre (il n'en reste pas moins violent). Ce livre est une plongée brutale, sans concession, dans la psyché d'un homme dérangé. Et c'est tellement réussi que les horreurs commises ne m'ont plus parues comme telles : dans son monde, elles sont normales. Et d'une certaine façon, au cours de la lecture, ça le devient aussi. C'est une immersion totale, et à travers son récit d'une violence très crue mais contée d'un ton plutôt neutre, descriptif (contraste intéressant), j'ai été touchée par le personnage. J'y ai perçu de la solitude et de la souffrance.

Il y a aussi la question de l'animalité qui imprègne le récit, avec l'obsession des fluides corporels et de la mort qui s'entremêlent. Ce qui m'a amené à des réflexions sur l'enfance : la plupart des enfants ont ce genre d'attirance qui diminue avec le temps et l'éducation. Mais quand celle-ci est inexistante et même malsaine, cela apparaît comme logique que certaines attirances finissent par devenir obsédantes. L'historique final montre que chacun trouve sa façon d'affronter et vivre avec les horreurs qu'il a subit, généralement en infligeant de la souffrance à son tour. Néanmoins, ce roman n'a pas pour vocation de répondre à l'éternelle question de l'inné et de l'acquis, mais seulement de suivre, partager l'existence d'un homme, à travers sa violence et ses obsessions. C'est un récit horrible, mais aussi touchant à sa façon.


lundi 5 juin 2017

Les soeurs carmines, tome 1 : le complot des corbeaux d'Ariel Holzl

Le complot des corbeaux

Editions : Mnémos (collection "Naos", 2017)
263 pages

Résumé : Merryvère Carmine est une monte-en-l'air, un oiseau de nuit qui court les toits et cambriole les manoirs pour gagner sa vie. Avec ses soeurs, Tristabelle et Dolorine, la jeune fille tente de survivre à Grisaille, une sinistre cité gothique où les moeurs sont plus que douteuses. On s'y trucide allègrement, surtout à l'heure du thé, et huit familles d'aristocrates aux dons surnaturels conspirent pour le trône.
Après un vol désastreux, voilà que Merry se retrouve mêlée à l'un de ces complots ! Désormais traquées, les Carmines vont devoir redoubler d'efforts pour échapper aux nécromants, vampires, savants fous et autres assassins qui hantent les rues...

Chronique

J’ai adoré. Et pourtant, ce n’était pas gagné d’avance. Si j’aimais beaucoup la fantasy urbaine il y a encore quelques années, elle m’a lassée et rares sont les livres de ce genre qui parviennent désormais à m’emballer. Le côté léger et humoristique qui m’avait séduite au départ a un inconvénient majeur : on ne ressent pas le danger des personnages, on n’y croit pas. C’est vite lu, mais vite oublié. Sympathique, quoi. Alors, je l’avoue, j’ai commencé ma lecture avec quelques doutes, qui ont rapidement été balayés. Cette fantasy urbaine a peu en commun avec celles que j’ai lues jusqu’à maintenant. L’histoire ne se déroule pas dans notre monde, mais dans une ville où meurtres, violence et pauvreté sont lieus communs et où le fantastique s’inscrit dans la vie de tous. L’humour est noir et décalé, mais ne rend pas le récit « léger » pour autant. Il y a un petit quelque chose de Gail Carriger, surtout avec le personnage de Tristabelle, avec un humour presque « british », mais en plus incisif. Je ne me suis pas ennuyée une seconde, le rythme est soutenu, mais sans rendre le roman « survolé ». L’intrigue est intéressante et bien menée : j’aime ce type d’histoire où une action entraîne des conséquences qui s’accumulent et s’aggravent… et le style est fluide et parfaitement ciselé : les jeux de mots sont toujours intelligemment amenés, les phrases coulent toutes seules, sans anicroche. Pour un premier livre, il y a vraiment une qualité d’écriture qui m’impressionne.

On pourrait comparer ce récit à certains auteurs ou réalisateurs, Tim Burton notamment, avec l’univers particulier et l’humour noir. Mais je trouve qu’Ariel Holzl a réussi à créer un univers bien à lui et à nous livrer un roman très personnel et singulier, et c’est quelque chose de très fort lorsqu’on pense qu’il s’agit de son premier. Je suis très curieuse de voir ce qu’il nous réserve pour la suite, autant avec Grisaille que pour d’autres projets.

Le dernier point fort du roman, et pas des moindres, est ses personnages hauts en couleur. J’ai apprécié les trois sœurs, très différentes mais complémentaires. Étonnamment, je crois que ma préférée est Tristabelle, avec son caractère bien trempé et un flegme à toute épreuve, qui peut sembler frivole de prime abord, mais qui est indépendante et plus maligne qu’elle ne le laisse paraître. Merry est également un personnage très attachant, une jeune femme courageuse qui tente de faire au mieux pour sa famille mais parfois maladroite. Elle a de bonnes intentions mais se laisse parfois dépasser par les événements, ce qui la rend beaucoup plus humaine que la plupart des héroïnes de fantasy urbaine. Quant à Dolorine, j’ai été très surprise d’adorer les passages de son journal intime. Pourquoi surprise ? Je ne suis pas très « enfant » et je m’attendais à quelque chose d’un peu plus… bateau. Mais non seulement ces extraits permettent de faire avancer l’histoire et ont un réel intérêt pour l’intrigue, mais en plus ils sont très crédibles. Dolorine est un personnage débrouillard, à l’esprit vif, mais parfois un peu naïf. Son journal est souvent très drôle, car elle a une vision encore différente des événements de ses grandes sœurs.
Donc trois personnages féminins complètement différents mais tous forts et indépendants, sans toutefois les « super-héroïniser ». C’est très rafraîchissant.
Puis il y a les personnages secondaires, moins développés mais qui ne manquent pas de panache et de personnalité non plus. L’auteur parvient à les caractériser rapidement et à leur donner un réel intérêt, ce qui n’est pas forcément évident dans un format au final assez court.

En résumé, avec le complot des corbeaux, nous avons un roman fantastique à l’univers singulier, à la fois sombre et humoristique, mais d’un humour noir et décalé, porté par des personnages forts, attachants et bien dessinés et par une écriture ciselée. J’ai été très emballée par ma lecture et j’attends avec impatience de pouvoir découvrir la suite des aventures des sœurs carmines.


dimanche 4 juin 2017

Le club des petites filles mortes de Gudule

Le club des petites filles mortes

Editions : bragelonne (2008)
669 pages

Résumé : Il y a plus de vingt ans que Gudule tue des petites filles, dans ses ro mans. « C’est de ma propre enfance que je me débarrasse », nous assure-t-elle ; nous lui laissons, ainsi qu’à Freud qu’elle bouscule quelque peu, l’entière respon sabilité de ce propos.
Dans ce recueil, vous trouverez, outre un inédit : « Dancing Lolita », sept romans écrits entre 1995 et 1998 et publiés, pour la majorité d’entre eux, au Fleuve noir, dans la défunte collection « Frayeur » dirigée par Jean Rollin. 
Oyez, bonnes gens, le club des petites filles mortes ouvre ses portes. Au menu : sang frais, frisson, peurs bleues et nuits blanches à gogo. Avis aux amateurs !

Chronique

Il y avait longtemps que je ne m’étais pas pris une telle claque. Le club des petites filles mortes porte très bien son nom. C’est un recueil sur l’enfance, mais pas la rose, pas celle remplie de câlins, de peluches toutes douces et de mondes imaginaires colorés. C’est un recueil d’horreur sur l’enfance, ou plutôt sur l’horreur dans l’enfance. Les câlins y prennent la forme de coups de poing et les peluches et les mondes imaginaires servent à s’échapper de l’horreur du quotidien. Les petites filles ne sont pas épargnées au cours de ces huit novellas et nous non plus. Pour notre plus grand malheur ou bonheur ? Difficile à dire. J’ai rarement lu des récits aussi percutants et j’aime être touchée en plein ventre et plein cœur. On ne peut toutefois pas appeler ça une lecture plaisir.
Bien que le club des petites filles mortes n’ait pas été conçu en tant que recueil, la violence dans l’enfance y est abordée sous diverses formes, de manière éclectique : la pédophilie, la maltraitance, la perte des parents, le harcèlement scolaire, mais aussi le désir de la jeunesse et le refus de la vieillesse. Tout est traité avec beaucoup de justesse, sans manichéisme. Les enfants peuvent être cruels, peuvent subir la cruauté, et peuvent même blesser à leur tour d’autres enfants après l’avoir été eux-mêmes. Certains textes m’ont tordu les tripes, m’ont donné envie de pleurer, m’ont révoltée, m’ont mise mal à l’aise ou tout cela à la fois. Mais aucun ne m’a laissée indifférente.

J’ai particulièrement aimé « dancing lolita », absolument brillant dans son ambiguïté et totalement transgressif. Non seulement l’idée de base est terrifiante, malsaine et horriblement crédible, mais son traitement est époustouflant. Noir, tout est noir dans cet univers où les petites filles sont des grands-mères qui se prostituent pour rester jeunes en apparence. Une entrée en matière qui donne le ton.
De même, « repas éternel » est une nouvelle d’anticipation très dure, qui flirte avec le post-apocalyptique où la société est en ruine, le réchauffement et la surpopulation ont fait des ravages et des solutions ont dû être trouvées. Mais ce monde est-il si différent du nôtre ? Pas dans le reflet trouble que nous renvoie cette lutte des classes et la manière de gérer une hiérarchie graduelle dans l’horreur. Un petit air de 1984, mais en plus frontal encore. Comme pour « dancing lolita », Gudule va jusqu’au bout de ses idées, les développe et leur donne une cohérence et une crédibilité qui fait froid dans le dos. Voilà la conclusion d’un recueil percutant de bout en bout.

Outre ces deux textes d’une puissance qui m’a coupé le souffle, j’ai adoré « la petite fille aux araignées » et « une petite chanson dans la pénombre ». Pourtant, pour le premier, ce n’était pas gagné : je ne suis pas particulièrement fan des araignées (et c’est un euphémisme), alors l’histoire d’une gamine qui élève les araignées ? Beurk. Sauf que ça ne s’arrête pas là. Cette novella m’a beaucoup touchée par son héroïne à la détresse palpable et à la naïveté enfantine qui lui donne l’espoir de retrouver sa mère. L’intrigue est originale, bien ficelée et terriblement bien écrite. Il faut avoir un cœur de pierre pour ne pas avoir envie de protéger cette gamine, victime de la peur de vieillir des grandes personnes. Ou plutôt, d’une grande personne. Alors elle va à son tour se laisser prendre au rêve de retourner en arrière et retrouver ce que l’on a perdu. Pour « une petite chanson dans la pénombre », on est confronté assez rapidement à l’horreur. Comment ne pas être touché par cette petite fille qui voudrait retrouver la vie qu’on lui a volée ? Mais par ce désir, ne risque-t-elle pas de se transformer à son tour en bourreau ? Encore un texte qui prend aux tripes et serre le cœur, car il dépeint si bien l’enfance, avec ses fêtes foraines et son imaginaire coloré, interrompue brutalement pour ne laisser place qu’à un désert sec et mort.

« Entre chien et louve » et « mon âme est une porcherie » sont deux novellas excellentes, qui m’ont mise particulièrement mal à l’aise. Dans la première, nous découvrons une vieille femme, déracinée et emmenée loin de son pays et de sa famille, qui a vécu exclue et perdu ses rêves d’enfant. Son ex-mari, réincarné après sa mort dans le corps d’un chien, découvre peu à peu la réalité de la vie de sa femme, alors qu’il pensait qu’elle était heureuse. Un récit troublant, car on navigue dans les souvenirs d’un homme tombé amoureux d’une petite fille. Et alors qu’il semble aimer sa femme, il ne la connaît au final pas et ne lui a montré que peu de considération (avoir des enfants avec une noire ? Impensable pour lui). C’est un texte très intime.
Avec « mon âme est une porcherie », on suit une petite fille rejetée par les autres, qui tombe amoureuse d’un cochon en peluche et lui prête des pouvoirs magiques, et orgasmiques. Comme dans le précédent texte, il y a quelque chose de très malsain dans cette histoire, et la souffrance et déchéance du personnage principal est difficile à accompagner.

La « baby sitter » est construit à partir des contes de l’enfance qui se mélangent à la réalité pour n’en former plus qu’une matérialité terrifiante. Un huis clos glaçant, à la montée d’horreur progressive, parfaitement maîtrisé.
Finalement, que serait un recueil sur l’enfance sans en aborder un de ses aspects les plus intrinsèquement cruels, celui qui nous montre que les enfants ne sont pas toujours innocents : le harcèlement scolaire ? Gargouille, bien qu’un peu plus classique que les autres novellas, traite du sujet avec un mélange de fantastique et d’horreur bien frontale, en nous dépeignant l’univers clos oppressant d’un couvent.

Pour les amateurs d’horreur, le club des petites filles mortes n’est à manquer sous aucun prétexte. Pour les autres non plus. Un ensemble de textes d’une telle qualité, avec une telle consistance et une telle maîtrise, mêlant poésie et horreur, exposant l’atrocité d’une manière aussi frontale, ça ne court pas les rues. Ni les librairies. Ni nulle part ailleurs.



dimanche 14 mai 2017

L'affaire Isobel Vine de Tony Cavanaugh

L'affaire Isobel Vine

Editions : Sonatine (2017)
413 pages

Résumé : Le nouveau Michael Connelly est australien.
Pour n’importe quel passant, les rues, les places, les jardins de Melbourne possèdent un charme certain. Pour Darian Richards, chacun de ces lieux évoque une planque, un trafic de drogue, un drame, un suicide, un meurtre. Lassé de voir son existence ainsi définie par le crime, et uniquement par le crime, il a décidé, après seize ans à la tête de la brigade des homicides, de passer à autre chose. Une vie solitaire, plus contemplative.
Il accepte néanmoins de sortir de sa retraite par amitié pour le chef de la police qui lui demande de disculper son futur successeur, en proie à des rumeurs relatives à une ancienne affaire : en 1990, après une fête donnée chez elle, on a retrouvé le corps sans vie de la jeune Isobel Vine. Suicide, accident, meurtre ? L’enquête fut d’autant plus délicate que quatre jeunes flics participaient à cette soirée. Elle fut classée sans suite, mais le doute persiste sur ce qui s’est réellement passé.
Reprendre des investigations vingt-cinq ans après les faits n’est jamais une partie de plaisir, surtout quand l’affaire concerne de près la police. Les obstacles ne manquent pas. C’est sans compter sur le caractère obstiné, rebelle et indiscipliné de Darian Richards et sur sa fâcheuse habitude à porter davantage d’attention et de respect aux morts qu’aux vivants. L’enquête rythmée de nombreux rebondissements va peu à peu l’amener aux frontières du bien et du mal, de la vérité et du mensonge, et Richards y perdra peut-être ses dernières illusions.
Une description rarement vue des rouages policiers. Une ville, Melbourne, personnage à part entière du roman. Une intrigue captivante. Et un antihéros plein de blessures intimes, misanthrope et obstiné, que l’on a envie de retrouver à peine la dernière page tournée.

Chronique

Une lecture que j’ai vraiment appréciée. Ce polar, bien que classique dans sa structure et pour une grande partie de son intrigue, parvient à se distinguer sur plusieurs points : l’enquête, tout d’abord, qui porte sur une affaire non élucidée vieille de 25 ans impliquant des flics, ce qui la rend encore plus délicate à mener et lui donne une portée politique. J’ai également aimé les personnages, bien brossés et tout en nuances. Le style de l’auteur joue beaucoup pour cet aspect. En effet, l’écriture semble suivre les pensées des personnages, ce qui est parfois déstabilisant car donne un côté déstructuré à certains passages. D’ailleurs, je ne sais toujours pas quoi penser de son style assez particulier : le passé et le présent sont souvent mélangés, avec un retour en arrière constant sur des événements qui viennent de se produire et une manière d’écrire très « parlée ». C’est déstabilisant, mais bizarrement, ça fonctionne.

Un autre point fort de ce livre, c’est le lieu. Melbourne y est décrite et intégrée de telle manière qu’on a l’impression de s’y trouver. Mais ce que j’ai aimé par dessus-tout, c’est la connaissance du milieu policier de l’auteur. On sent qu’il a fait ses recherches et qu’il les a bien intégrées. On pourrait presque croire qu’il a été flic lui-même, tant ses réflexions et descriptions semblent solides et cohérentes.
Quelques bémols, toutefois, pour l’affaire Isobel Vine : l’auteur insère de nombreuses anecdotes sur l’Australie, Melbourne… elles sont intéressantes et participent au sentiment de solidité de l’ouvrage, mais ne sont pas toujours bien insérées. À certains moments, cela donne un côté artificiel aux dialogues ou aux situations.
Vers le milieu du livre, celui-ci souffre d’une baisse de rythme. L’intrigue ne surprend pas, suit les chemins que l’on attend, et donc c’est difficile de maintenir le même intérêt du début à la fin. Mais cette dernière rattrape aisément ce défaut : surprenante, noire, cynique même. J’ai adoré.

Donc un polar bien mené, solide, efficace, avec une baisse de rythme au milieu rattrapée par une fin décapante. L’humour décalé présent tout au long du récit, lié aux personnages hors normes, permet de souffler dans une ambiance noire bien posée.